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Tolkien, l’aquarelle et la pensée complexe

Illustration de Tolkien et de l'aquarelle. Inspiré des paysages de la Terre du Milieu.

J’ai souvent remarqué que les personnes ayant traversé les plus grandes épreuves étaient aussi parmi les plus sensibles à l’art. Ma grand-mère, qui avait connu plusieurs deuils, aimait profondément la poésie, le dessin et les fleurs…, la douceur autant que la complexité, la profondeur plus encore que l’évidence. Peut-être cherchait-elle des mots ou des couleurs pour apprendre à cohabiter avec sa souffrance.

Tolkien fait partie de ceux-là. Profondément marqué par la perte de nombreux amis pendant la Première Guerre mondiale, érudit, enseignant, il est ensuite devenu père… et il fallait transmettre un monde. Mais pas n’importe lequel.

Créer des mondes profonds pour transmettre, pas pour simplifier

S’il vous est déjà arrivé de lire mes articles, vous aurez compris que j’ai toujours été sensible à la transmission, pas seulement « cérébrale ». Celle du cœur : ce qu’il faut chérir ou savoir laisser de côté pour avancer. Car la vie est complexe, elle est tout sauf linéaire, binaire, c’est loin d’être un chemin tout tracé. Elle ressemble davantage à un dédale en 4D qu’il faut parfois débroussailler soi-même… Et apprendre – si possible – à s’orienter.

J’ignorais totalement cette facette de lui : J.R.R. Tolkien, figure monumentale de la littérature, peignait et dessinait à l’aquarelle ! Et comme vous pouvez l’imaginer, ce détail n’en est pas un : il n’en fallait pas moins pour attiser ma curiosité !

En réalité, pour lui ce n’était pas un passe-temps anecdotique. Il venait en prolongement naturel de sa pensée créatrice. Tout comme je l’avais déjà découvert avec St Exupéry d’ailleurs, cela se vérifie aussi pour lui. Car chez Tolkien, comme chez certains artistes, écrire, dessiner, peindre, ne sont pas des disciplines séparées. Ce sont les différentes voix d’un même langage : celui de la transmission. Parfois aussi d’un accompagnement vers l’âge adulte et la compréhension du monde réel, par ce canal si important de l’imagination.

L’aquarelle : un art de la suggestion et de la profondeur

L’aquarelle est souvent mal comprise. Ou peut-être parfois sous-utilisée, qui sait ? On la croit douce, légère, simplement décorative. En réalité, elle est aussi exigeante, lente, et peut aussi être profondément conceptuelle. Elle fonctionne par transparence, superposition, retenue, suggestion, symbole… l’aquarelle ne dit pas tout. Elle laisse une place active à celui qui regarde. Et c’est justement et précisément ce qui rend les aquarelles de Tolkien si fascinantes.

Les aquarelles de Tolkien : peindre pour comprendre un monde

Les paysages de la Terre du Milieu – Rivendell, Hobbiton, la Montagne Solitaire – ne sont pas des illustrations spectaculaires, ils sont souvent très stylisés, presque naïfs, graphiques et même parfois déroutants, il faut bien le dire ! Mais ils sont habités. C’est une ancre dans ses épopées.

Tolkien se servait de l’aquarelle pour fixer une atmosphère, pour comprendre l’espace, la topographie de ses récits, pour donner une cohérence visuelle à ses mondes et probablement pour offrir une belle expérience à ses enfants. Car, il ne faut pas oublier qu’ils occupaient une place essentielle dans sa vie créative !

Ses aquarelles sont à la croisée de tellement de chemins ! Elles invitent à entrer dans un monde plutôt qu’à le consommer. Peut-être est-ce pour cela que l’aquarelle lui convenait si bien. Comme ses récits, elle ne montre jamais tout. Elle suggère, laisse respirer les silences, fait confiance au regard de celui qui observe.

Créer sans jamais simplifier

Tolkien est souvent rangé dans une case réductrice : fantasy. Or, son œuvre relève bien davantage du mythe, du conte initiatique et de la pensée complexe. Ses mondes sont :

  • historiquement construits : il a beaucoup étudié les textes anciens, puisqu’il était philologue – c’est-à-dire chercheur de textes et de manuscrits puis professeur à l’université d’Oxford,
  • géographiquement cohérents,
  • linguistiquement élaborés : il a lui-même conçu une cinquantaine de langues – grammaire incluse !! (il les concevait comme une composition musicale, quelle idée originale ! quel génie !),
  • moralement nuancés : un des exemples les plus parlants serait Gollum et les hobbits : des êtres habités par leurs paradoxes (un petit corps et des grands pieds ! Et une psychologie semblable aux humains : complexe.), leurs contradictions, leurs tentations, leur quête d’idéal, de vérité, d’absolu.

Rien n’y est gratuit, tout a une raison d’être : tout laisse à penser que Tolkien ne souhaitait pas que les lecteurs – et surtout les enfants – aient besoin qu’on leur simplifie le monde pour le comprendre. C’était finalement leur faire un affront, insulter leur intelligence. Il croyait au contraire que la complexité nourrit l’intelligence et l’imaginaire.

Créer pour les enfants : une immense confiance

Ses réflexions et l’élaboration de ses épopées viennent d’un temps long de maturation, et l’un des aspects les plus touchants du travail de Tolkien est donc un magnifique point de départ : l’amour pour ses enfants. Il leur racontait des histoires, Il leur dessinait des cartes, Il leur peignait des paysages.

Mais il ne les prenait jamais de haut. Il parlait de peur, de perte, de courage, de tentation, de responsabilité. Tout cela, sans édulcorer, sans simplifier, avec une confiance absolue dans leur capacité à ressentir et à comprendre. Créer pour les enfants, chez Tolkien, n’était pas tant distraire que transmettre. C’est probablement l’erreur et la trappe dans laquelle on peut si souvent tomber, d’ailleurs, soit dit en passant… Le cerveau est peut-être un peu paresseux par nature !

Tolkien et C.S. Lewis : l’imaginaire comme formation intérieure

Saviez-vous que ces deux-là étaient amis ? Ils sont d’ailleurs allés voir le premier Disney ensemble… et en sont sortis à la fois déçus et choqués… une pensée un peu trop simpliste et binaire pour eux… ! Ce désaccord n’enlève rien à l’immense influence culturelle de Disney, mais il révèle deux visions très différentes de l’imaginaire.

L’amitié entre Tolkien et C.S. Lewis n’est vraiment pas anodine. Car tous deux partageaient une même conviction :  l’imaginaire n’est pas une fuite du réel, il est une manière de le rendre habitable.

Le mythe, le conte, les mondes imaginaires sont des outils puissants pour structurer la pensée, pour explorer le bien et le mal, apprendre la nuance, développer une intériorité riche.

Bien loin de l’évasion superficielle, leur imaginaire est incarné, exigeant, formateur.

Le contrepoint : la simplification industrielle de l’imaginaire

Tolkien exprimait une profonde méfiance envers certaines formes de divertissement moderne, notamment l’approche incarnée par Disney. Non par mépris, mais par désaccord idéologique fondamental.

Ce qu’il rejetait, c’était la simplification excessive, la standardisation des émotions, les morales prémâchées, les mondes sans aspérités. Le binaire, le fade… Car en réalité, simplifier n’est pas rendre accessible. Simplifier, c’est parfois appauvrir. À l’inverse, Tolkien croyait que les enfants, comme les adultes, ont aussi besoin de profondeur pour grandir (un peu comme les arbres, tiens !).

Un héritage vivant, pour les artistes d’aujourd’hui

Si Tolkien continue d’influencer des générations entières – écrivains, illustrateurs, cinéastes, artistes – ce n’est pas par nostalgie, et encore moins par hasard. C’est parce que son œuvre répond à un besoin toujours actuel de sens, du temps long, de cohérence, de profondeur.

L’aquarelle, elle aussi, va à contre-courant de la rapidité et de l’immédiateté. Elle oblige à ralentir, à accepter l’imprévu. À dialoguer avec la matière. Accepter d’être un escargot tout en aimant aussi l’ivresse de la vitesse !

Créer aujourd’hui dans cet esprit, devient presque un acte de résistance douce. Et comme le disait si bien La Fontaine, « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage » ! (Fable « Le lion et le rat »). D’ailleurs, cette patience, on l’apprend rapidement, aux côtés des enfants… !

Créer pour transmettre

Tolkien ne cherchait donc pas à plaire. Mais transmettre un regard sur le monde. Une éthique. Une confiance immense dans l’intelligence sensible de ceux à qui il s’adressait – pas seulement des enfants, d’ailleurs, mais aussi des « jeunes depuis longtemps » !

Il est peut-être là, ce point de symbiose entre l’aquarelle, la littérature et l’enfance : la beauté, tout comme la vie, n’a pas besoin d’être simplifiée ou édulcorée pour être partagée, comprise, aimée… et transmise !

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